La vie de Spinoza

Spinoza est surtout connu comme l’auteur d’un système (et le terme a souvent une connotation péjorative). Au XVIII° siècle, le qualificatif de spinoziste désignera abusivement les matérialistes parce qu’il critiqua la théologie traditionnelle et l’idée d’un Dieu créateur. La philosophie spinoziste est donc en marge. Partisan de la démocratie, il vécut pauvrement et persécuté.

Sommaire

Les sources de sa pensée.

La vie de Spinoza

Apport conceptuel.

La Substance, l’homme, le conatus.

Une éthique et non une morale.

La théorie des passions.

Les principales œuvres.

Les sources de sa pensée.

Spinoza doit à Descartes une partie de sa méthode et de sa construction logique même s’il se démarquera de Descartes sur de nombreux points. Il doit beaucoup à Giordano Bruno (1548-1600). Ce panthéiste, condamné à mort et brûlé vif pour hérésie lui inspire son idée de la Nature à la fois infinie et une. Spinoza doit aussi à la pensée juive par son origine.spinoza-%d8%b3%d8%a8%d9%8a%d9%86%d9%88%d8%b2%d8%a7

La vie de Spinoza.

Spinoza naît en 1632, dans le quartier juif d’Amsterdam. À l’époque les Pays-Bas, appelées Provinces Unies, vivent leur âge d’or. Ils comptent, avec l’Angleterre et la France, parmi les trois grandes puissances européennes. À la tête des affaires politiques (parce qu’à la tête des affaires commerciales) se trouve une aristocratie protestante: armateurs, importateurs, industriels, banquiers. La vie publique est fastueuse et la vie intellectuelle intense : des sociétés savantes échangent des idées, des universités célèbres sont accueillantes aux étrangers et à la pensée nouvelle qu’est le cartésianisme. Les sectes religieuses sont nombreuses et tolérées quoique le calvinisme reste la religion officielle et aspire à diriger la politique religieuse et la politique tout court. Pourtant, c’est dans cet État libre que Spinoza sera constamment attaqué.
Spinoza naît donc en 1632 d’une famille de commerçants riches d’origine espagnole ou portugaise. De 1639 à 1650, Baruch Spinoza suit les cours de la nouvelle école juive où il apprend l’hébreu et étudie le Talmud. Spinoza se destine à devenir rabbin mais, néanmoins, dès l’âge de 17 ans il travaille avec son père dans la maison de commerce. Il connaît des chrétiens libéraux.
En 1652, il fréquente les cours des ex-jésuites Van den Enden qui tiennent une école latine aux confins du quartier juif. Van den Enden est libre penseur. L’école reçoit des libertins et Spinoza y fréquente des chrétiens libéraux. Il y apprend le latin et perfectionne son hollandais.
En 1654, à la mort de son père, Spinoza dirige avec son beau-frère la maison de commerce.
Spinoza est peu à peu suspecté par les fanatiques juifs. Il est vrai, en effet, que peu à peu, il se détache de l’orthodoxie juive: il montre peu d’empressement à fréquenter la synagogue et met même en doute les dogmes de la religion juive. Convoqué et interrogé, on ne songe pas tout de suite à l’exclure.
Un soir, un fanatique tente de le tuer d’un coup de poignard. On raconte que Spinoza garda toute sa vie son manteau percé du coup de couteau pour mieux se rappeler que la pensée n’est pas toujours aimée des hommes. Le 27 Juillet 1656, Spinoza est excommunié et exilé de la ville pour avoir blasphémé les Écritures. Il est interdit de lire ses écrits et de lui parler. Il apprend alors la taille des instruments d’optique. Bientôt il vendra des verres de télescopes (réputés excellents) pour vivre.
Spinoza se rend à Leyde pour continuer des études de philosophie et s’installe dans la banlieue de Rijnsburg, lieu de résidence des collégiants chassés d’Amsterdam. Il y rencontre Jarrig Jelles, Simon de Vries, Peter Balling. Peu à peu un cercle d’étude se forme: Spinoza expose en latin, Jarrig Jelles traduit en hollandais, Balling fait préciser en espagnol. Les assistants prennent des notes et rédigent après coup. Spinoza revoit les textes. Le Court Traité est le résultat de ces entretiens.
En hiver 1661, Spinoza rédige le Traité pour la réforme de l’entendement qui reste inachevé. Vers 1663, pour son pensionnaire et élève Casearius, il écrit les Principes de la philosophie de Descartes. Avec ce livre se termine l’œuvre ” professorale ” de Spinoza.
Dès 1661 aussi, il commence à écrire l’ Éthique. C’est peut-être pour cela qu’il laisse inachevé le Traité pour la réforme de l’entendement.
En 1663, Spinoza s’installe à Voorsburg (banlieue de La Haye). On vient le visiter et il fait figure de savant, d’hébraïsant et de penseur libéral. Sa réputation est considérable. Il s’installe vraisemblablement près de la capitale pour raison politique : il veut se rapprocher des milieux libéraux actifs, du Parti Républicain de Jean de Witt qui oppose la conduite rationnelle de la République, appuyée d’une méthode naturelle et géométrique, à la conduite passionnelle et belliqueuse de la monarchie. Mais le peuple reste fidèle au calvinisme c’est-à-dire à la Maison d’Orange, à l’intolérance et aux thèmes bellicistes. La République qui existe (De Witt est grand Pensionnaire de Hollande) est mal acceptée par le peuple qui préférerait la monarchie. Cela explique qu’en 1665 Spinoza interrompt la rédaction de l’Éthique pour écrire le Traité des autorités théologiques et politiques qui essaie d’expliquer pourquoi le peuple est irrationnel, pourquoi il fait honneur à son esclavage. Le livre est publié en 1670, sans nom d’auteur et sous une fausse édition allemande (il a, en fait, été imprimé à Amsterdam). L’auteur est vite identifié. Le livre suscite anathème, insultes et malédictions. Ses attaches avec le Parti Républicain épargnent à Spinoza d’être plus précisément inquiété. Néanmoins, il doit quitter Voorsburg et vit à La Haye. Il mène une vie solitaire, partageant son temps entre la taille des verres et la réflexion philosophique. Il sort peu, vit pauvrement.
En 1672, les troupes françaises envahissent la Hollande. Louis XIV se venge, soutenu par les Anglais. De Witt se démet en juillet. Guillaume d’Orange est nommé capitaine général. Le 20 août, les frères De Witt sont massacrés dans la rue par une foule furieuse et les autorités laissent faire. Le crime ne sera pas puni.
En 1673, Fabricius, Électeur Palatin, offre à Spinoza une chaire de philosophie à l’académie de Heidelberg. Spinoza refuse. Aux Pays Bas, l’atmosphère a changé. Le parti orangiste est au pouvoir, Guillaume d’Orange est Stathouder héréditaire des 5 Provinces Unies. Spinoza n’est pas l’homme de Guillaume d’Orange ni des calvinistes. Les autorités et le peuple lui sont hostiles.
En 1675, il tente de publier l’Éthique. Mais les rumeurs sur son compte sont telles qu’il y renonce. En 1676, il rencontre Leibnitz qui, certainement, prend connaissance de l’Éthique.
Spinoza, malade, solitaire, travaille à un Traité politique. Il n’aura pas le temps de l’achever. Il meurt, en effet, le 21 février 1677, de tuberculose. En novembre, un don anonyme permet la publication intégrale des manuscrits, l’Opera posthuma, qui contient l’Éthique, à laquelle Spinoza consacra sa vie entière, mais aussi le Traité sur la réforme de l’entendement et le Traité politique.

Apport conceptuel.

La grande thèse théorique de Spinoza est qu’il n’y a qu’une seule substance, infinie et unique, Dieu, qui se confond donc avec le monde, l’univers lui-même. ” Deus sive Natura ” (Dieu, c’est-à-dire la Nature). Cette substance a une infinité d’attributs (c’est-à-dire d’aspects, de caractères de la substance), eux-mêmes infinis mais nous n’en connaissons que deux, les seuls accessibles à notre pensée : la Pensée et l’Étendue. La Pensée est un attribut et notre âme, ainsi que chaque idée particulière, sont des ” modes ” de cette pensée (c’est-à-dire qu’elles font partie de l’attribut plus général qu’est la Pensée). Chaque objet matériel (cette table, ce cahier, mon corps…) sont des modes de l’attribut Étendue (étendue signifie “qui occupe de l’espace”). Les modes sont finis.
Cette thèse est à la fois panthéiste et athée. Panthéiste, car elle identifie Dieu et le monde. Athée car elle nie l’existence d’un Dieu moral, créateur, transcendant.

1) La Substance, l’homme, le conatus.

Quand la philosophie traditionnelle donnait le primat à la pensée, à la raison, Spinoza propose un nouveau modèle: le corps. Il y a chez Spinoza la thèse du parallélisme des attributs. Qu’est-ce à dire? Les attributs sont parallèles c’est-à-dire qu’ils n’agissent pas l’un sur l’autre. Autrement dit, il n’y a pas de causalité entre l’esprit et le corps. Bien plus, aucun n’est supérieur à l’autre. Si Spinoza refuse toute supériorité de l’âme sur le corps, il n’y a pas non plus supériorité du corps sur l’âme.
Il y a parallélisme des attributs, c’est-à-dire qu’à chaque modification de l’Un correspond une modification de l’Autre, et même de tous les autres (puisqu’il en existe un nombre infini), sans qu’il y ait interaction des attributs entre eux. La signification pratique du parallélisme apparaît dans le renversement de la théorie traditionnelle (notamment cartésienne) qui pensait la morale comme entreprise de domination du corps par la pensée : quand le corps agissait, l’âme pâtissait (passion), quand l’âme agissait, le corps pâtissait (liberté). D’après Spinoza, au contraire, ce qui est action dans l’âme est action dans le corps, ce qui est passion dans le corps est passion dans l’âme. Ainsi, par exemple, imaginer quelque chose de joyeux entraîne parallèlement (mais non causalement) une modification corporelle qui me fait éprouver physiquement de la joie.
Pour Spinoza, le corps dépasse la connaissance que nous en avons et la pensée dépasse la conscience que nous en avons. C’est donc par un seul et même mouvement que nous arriverons, si c’est possible, à saisir la puissance du corps au-delà des conditions données de notre connaissance et à saisir la puissance de l’esprit au-delà des conditions de notre conscience.
Pour Spinoza la conscience est le lieu d’une illusion: elle ignore les causes. Nous subissons les objets extérieurs. Nous sommes déterminés par les causes extérieures que nous subissons sans les comprendre.
Or, en quoi consiste l’ordre des causes? Quand un corps rencontre un autre corps, ou une idée une autre idée (les deux se font parallèlement), il arrive tantôt que les deux se composent pour former un tout plus puissant, tantôt que l’un décompose l’autre et détruise la cohésion de ses parties. L’ordre des causes est donc un ordre de composition et de décomposition. Nous éprouvons de la joie quand un corps rencontre le nôtre et se compose avec lui. Nous éprouvons de la tristesse lorsqu’un corps menace notre cohérence.
Nous recueillons donc seulement ce qui arrive à notre corps et ce qui arrive à notre âme c’est-à-dire l’effet d’un corps sur le notre et parallèlement l’effet d’une idée sur la nôtre. Mais l’ordre des causes nous l’ignorons. Nous avons, pour reprendre le vocabulaire de Spinoza, des idées inadéquates c’est-à-dire confuses, mutilées, effets séparés de leurs propres causes.
Nous ignorons mais nous désirons connaître. Il y a en nous quelque chose qui nous fait désirer connaître. Dès lors, pour échapper à l’angoisse de l’ignorance, nous allons interpréter au moyen d’une double illusion ce qui nous arrive:

Première illusion: il est une forme de causalité que nous avons l’impression de comprendre immédiatement: celle que nous exerçons sur le monde. Nous ignorons la nécessité universelle (la nature pour Spinoza est strictement déterminée, la nature est l’ordre de la nécessité), nous ignorons n’être qu’un mode d’un attribut, mode subissant les autres modes. Nous croyons être libres alors que, soumis aux passions et ignorants, nous sommes les jouets des circonstances. Puisque nos actions aboutissent à certains résultats, nous pensons que nous agissons en vue de ces résultats sans voir que d’autres causes nous font agir. La conscience se prend pour cause première. Elle invoque même son pouvoir sur le corps. C’est l’illusion du libre arbitre.
Cette première illusion va en entraîner une seconde: passant de la considération de nos œuvres, nous allons passer à celle des phénomènes naturels et leur appliquer cette pseudo-explication finaliste. Double erreur: nous allons appliquer illégitimement, parce que hors de son contexte, un schéma déjà faux par avance. À propos de n’importe quoi, la question va se transformer insidieusement en ” en vue de quoi? “. En vue de quoi a été faite la nature? Nous remarquons qu’elle nous est utile puisque nous employons ses matériaux. Nous en venons à dire, petit à petit, que la Nature entière est un système de moyens mis au service de nos propres fins. Nos organes eux-mêmes semblent avoir été faits pour notre utilité (les yeux pour voir, les dents pour mâcher etc.)
Nous connaissons la fin, nous connaissons le moyen. Reste à connaître le troisième terme: l’agent. En effet ce n’est pas nous mais ce ne peut être qu’un être analogue à nous puisqu’il agit intentionnellement quoique beaucoup plus puissamment. Dès lors nous inventons Dieu, être tout puissant à l’image de l’homme. La conscience ignorante pour comprendre se réfugie dans l’illusion, en inventant les dieux personnels, anthropomorphes.
Double illusion: illusion de la liberté, illusion de la finalité du monde. La conscience est lieu de l’illusion. Mais qu’est-ce qui pousse à agir la conscience, qu’est-ce qui fait qu’elle veut connaître et, voulant connaître, s’illusionne? Qu’est-ce qui est cause de ses actions alors même qu’elle se croit libre? Ce qui pousse à agir la conscience c’est le conatus.
Qu’est-ce que le conatus? Pour Spinoza chaque mode s’efforce de persévérer dans son être et cet effort, ce désir, qu’il appelle conatus, caractérise l’essence de cette chose. Par exemple, notre raison individuelle, qui est mode de l’attribut Pensée, cherche à persévérer dans son être c’est-à-dire à penser davantage, à se réaliser en tant que pensée. La substance divine (Dieu) est un individu qui cherche aussi à persévérer dans son être. Elle est Nature naturante, c’est-à-dire qu’elle se produit elle-même, qu’elle cherche à se produire. Mais elle est aussi Nature naturée, en tant qu’elle est le résultat de cette production. La Nature est donc à la fois nature naturante et nature naturée. Elle se produit elle-même et est le résultat de sa propre production.
La Substance naturante est, nous l’avons dit, composée d’attributs. Dès lors la Substance leur influe de l’intérieur, son aspect naturant. Pour la Substance, persévérer dans son être c’est faire en sorte que ses attributs persévèrent dans leur être puisque les attributs c’est elle. Or les modes font partie des attributs. Le conatus de chaque individu, y compris le conatus humain, est donc en fait causé par le conatus divin. C’est Dieu qui est cause du conatus des hommes et donc de toutes les actions qu’ils font. Leur activité leur vient de Dieu (Dieu qui n’est rien d’autre que la Nature, rappelons-le) qui les pousse à agir et à connaître. On voit donc quelle est l’illusion de la conscience qui se croit libre, qui croit agir en fonction de la finalité mais qui, en fait, n’agit que parce que la Substance (Dieu) la fait agir.
Mais le conatus nous pousse à agir différemment selon les objets rencontrés. Dès lors nous devons dire qu’il est, à chaque instant, déterminé par les affections qui nous viennent des objets. Quand l’objet rencontré se compose avec nous, notre conatus réussit à persévérer dans son être (nous éprouvons de la joie). Quand il tend à nous décomposer, il empêche le conatus de persévérer dans son être (c’est la tristesse). La conscience apparaît donc comme le sentiment continuel du passage de la joie à la tristesse et de la tristesse à la joie. L’objet qui convient à ma nature la détermine à se réaliser, à former avec lui une totalité supérieure. Ce qui ne me convient pas, au contraire, compromet ma cohésion et tend à me diviser en sous-ensemble qui, à la limite, me détruisent (mort). La conscience est donc sentiment du passage de l’un à l’autre. En somme, elle est purement transitive. Elle n’a que valeur d’information (et d’information mutilée).
Tout vient de ce que, en ce qui concerne le conatus des individus finis, une contradiction apparaît entre la nécessité d’être et la difficulté d’être. Les modes veulent être, par leur conatus, mais, en tant que finis, ont du mal à être. Ils tendent à s’actualiser mais leur finitude ne leur permet pas d’y arriver. Les modes finis, conditionnés par leur attribut infini correspondant, entrent en interaction avec les autres modes de cet attribut infini. C’est le tout englobant ces parties que sont les modes, c’est-à-dire chaque Attribut infini et par conséquent la Substance, qui peut s’actualiser entièrement. Infinie, la Substance ne rencontre pas d’obstacles. Une essence singulière quelconque va donc être amenée à s’actualiser par la conjonction de sa propre force d’extension et de celle de toutes les autres essences singulières. Mais si l’on considère, non pas le tout, mais les modes finis, il est certain que la coopération entre conatus se transformera un jour ou l’autre en antagonismes empêchant les conatus des modes finis de s’actualiser. D’où la tristesse de l’individu. Comme tout individu, l’homme ne désire qu’une chose: persévérer dans son être c’est-à-dire qu’il est effort pour actualiser les conséquences de son essence individuelle. Deux cas de figure se présentent alors:

L’homme connaît: son conatus cherche à se réaliser et le fait en connaissance de cause. Il faut bien voir que pour Spinoza l’individu est un. Le conatus n’est pas une partie de nous-mêmes mais nous-mêmes tout entier et l’effort que nous faisons pour conserver notre être ne se distingue pas de l’être que nous nous efforçons de conserver. De plus la raison n’est pas autre chose que nous-mêmes. À cause du parallélisme des attributs, il suffit que notre pensée se développe pour que le corps se développe, dans la mesure où ce qui les fait agir tous deux (la Substance) agit en même temps dans tous les Attributs. Dès lors tendre à se développer soi-même c’est tendre à développer sa raison en tant qu’elle a des idées adéquates (claires et distinctes). Mais qu’est-ce qui se déduit de nos idées claires et distinctes sinon d’autres idées claires et distinctes? Dès lors, nous tendons à comprendre et à comprendre toujours plus. De ce fait le rôle de la raison ne peut se réduire à un rôle purement instrumental. Lorsque la raison nous dirige elle ne désire que s’actualiser au maximum. Parce que vivre est à soi-même sa propre fin (nous voulons persévérer dans notre être) et parce que la raison n’est pas autre chose que nous-mêmes, la vie de la raison est, chez l’homme, fin en soi et non moyen. L’effort de comprendre n’est autre que le conatus parvenu à son plus haut degré d’efficience, le désir de connaître est la vérité du désir d’être. Si la science nous sert à organiser notre expérience de façon à jouir harmonieusement de toutes les commodités de l’existence, cet aménagement rationnel de la nature n’est plus qu’un moyen pour constituer un milieu favorable au développement de la connaissance.
Ainsi le conatus de l’individu humain, en tant que celui-ci connaît sa propre nature, se résume à cette seule formule: connaître et connaître pour connaître. Tel est le fondement de l’existence humaine selon Spinoza. Il doit nous permettre de réaliser notre nature même et nous permettre la joie, joie qui résulte de la réalisation de notre nature permise par la connaissance de cette nature.
Selon le parallélisme des attributs, si le conatus de l’individu humain, en tant qu’il connaît suffisamment pour échapper le plus souvent aux passions, consiste à connaître toujours davantage, le corps agira de plus en plus selon ses vrais besoins. La raison en est toujours la même : ce qui nous pousse à actualiser nos pensées (Dieu), nous pousse parallèlement à actualiser notre corps. Ce n’est pas la pensée qui nous permet de réaliser nos besoins corporels, mais pensée et réalisation des besoins ont même cause en Dieu et se réalisent parallèlement.
L’homme ignore sa nature: c’est le cas de la plupart d’entre nous. Personne ne naît raisonnable et peu de gens le deviennent. Pourtant ce que font les ignorants découle de leur conatus. Mais, à la différence des gens qui savent (et qui donc cherchent à connaître et à agir uniquement en fonction de leur conatus), les ignorants se laissent agir par les causes extérieures. Ce qu’ils font découlera de leur conatus, mais d’un conatus modifié par les causes externes, causes qui font d’ailleurs aussi partie de ce grand tout qu’est Dieu. Les conatus de ces causes manifestent Dieu. Les désirs de l’ignorant manifestent aussi la puissance de Dieu. Le conatus voit son orientation déterminée par les causes extérieures que nous subissons sans comprendre: c’est la passion. Dès lors, c’est au hasard des causes que l’homme éprouvera joie et tristesse selon qu’il rencontre ou non des causes favorables à son conatus qui, certes, cherche obstinément à connaître mais qui, dans l’ignorance, ne tire de ce désir de connaître que des illusions finalistes.
La joie existe quand une cause extérieure favorise notre conatus et augmente notre puissance de connaître. Par là même nous allons rechercher ce qui est joyeux, ce qui est un premier pas vers la conscience de ce que nous sommes car, puisque nous cherchons à réaliser notre conatus (même sans le savoir), nous recherchons ce qui est joyeux.
2) Une éthique et non une morale.

Pour Spinoza, nous l’avons vu, ce qui existe ce sont des lois de causalité entre les modes, lois qui sont les lois de la nature entière. Mais alors, nous allons le voir, il n’y a pas de Bien ni de Mal, mais du ” bon ” et du ” mauvais ” (pour nous). C’est en ce sens qu’on peut dire que Spinoza substitue une éthique à la morale.
Le ” bon ” c’est lorsqu’un corps compose directement son rapport avec le nôtre et, de sa puissance, augmente la nôtre. Le bon est donc ce qui augmente la puissance de notre conatus (par exemple, un aliment). Le mauvais est ce qui tend, au contraire, à nous détruire (comme le poison, par exemple). Bon et mauvais ont donc un premier sens, objectif et partiel: ce qui convient à notre nature et ce qui ne lui convient pas.
Mais, par conséquent, bon et mauvais ont un second sens, subjectif, qualifiant deux types, deux modes d’existence de l’homme: Sera dit bon (ou libre, ou raisonnable, ou fort) celui qui s’efforce, autant qu’il est en lui, d’organiser les rencontres, de s’unir avec ce qui convient à sa nature, de composer son rapport avec ce qui est combinable à lui et par là d’augmenter sa puissance. L’homme bon est donc celui qui cherche ce qui est bon pour lui (et il le fera d’autant mieux qu’il connaît).
Sera dit mauvais, au contraire, (ou esclave, ou insensé, ou faible), celui qui vit au hasard des rencontres, se contente d’en subir les effets, quitte à gémir et à accuser chaque fois que l’effet subi se montre contraire et lui révèle sa propre impuissance. Or, à force de rencontrer n’importe quoi sous n’importe quel rapport, croyant qu’on s’en tirera toujours avec beaucoup de violence ou un peu de ruse, comment ne pas faire plus de mauvaises rencontres que de bonnes? Comment ne pas se détruire soi-même à force de culpabilité et détruire les autres à force de ressentiment, propageant partout sa propre impuissance et son propre esclavage, sa maladie, ses poisons? On ne sait même plus se rencontrer soi-même. Certains en viennent même à se suicider. On le voit, à l’opposition des valeurs (Bien, Mal), se substitue la différence qualitative des modes d’existence (bon, mauvais).
L’illusion des valeurs vient de l’illusion de la conscience. La conscience ignorante, parce qu’elle ignore l’ordre des causes, des rapports et de leur composition, parce qu’elle se contente d’en attendre et recueillir l’effet, méconnaît tout de la Nature. Or, il suffit de ne pas comprendre pour moraliser.
Comment s’opère cette genèse du Bien et du Mal?
Elle s’opère chez l’homme passionné. Nous avons vu que joie et tristesse proviennent de ce qui favorise ou entrave notre conatus, donc de ce qui est bon ou au contraire mauvais pour nous. Mais nous tendons nécessairement à prolonger le plus longtemps possible une excitation joyeuse (notre conatus nous y pousse toujours, même si nous ne le savons pas). Alors même que la cause favorable a disparu, si nous parvenons à l’imaginer en pensée, le parallélisme des attributs fera que notre corps sera favorablement affecté. Cependant l’image ne peut être aussi vive en l’absence de sa cause qu’en sa présence. Or l’atténuation d’une variation favorable contrarie notre conatus qui, par là même, résiste et tend à revivre le sentiment avec son intensité première. Nous cherchons à nous représenter l’objet comme toujours présent. Le désir s’investit, se fixe, s’attache inconditionnellement à l’objet. Cette polarisation positive est l’amour.
Inversement, lorsqu’une image attristante nous affecte nous lui résistons et, pour cela, nous tentons de faire revivre toutes les images incompatibles avec elles. Nous tendons à constituer un champ perceptif où il n’y aurait pas de place pour cet objet. Telle est la haine.
Amour et haine ne sont donc possibles que si nous devenons capables de nous représenter les choses en leur absence, de les considérer comme des réalités indépendantes de nous. Mais, fixant notre désir sur l’objet extérieur, ils nous asservissent à cet objet. Nous en arrivons à méconnaître le caractère relatif, subjectif de la cause de notre joie en nous polarisant sur elle, en la valorisant. Nous ignorons que l’objet qui, un jour, nous a donné la joie n’a pu le faire que dans un contexte transitoire dont nous le séparons abusivement parce qu’il a été le seul que nous avons associé, sur le moment, à notre plaisir. Ignorant l’origine réelle de notre joie, nous croyons que l’objet nous réjouit parce qu’il est objectivement aimable, parce qu’il est, en soi, aimable.
Or, ceci va être aggravé lorsque va s’opérer la double illusion qui crée la croyance en un Dieu personnel. Rappelons que notre ignorance des causes qui nous font agir (notamment de notre conatus mais aussi, en tant que passionné, des objets extérieurs), nous pousse à nous croire libre, et que nous transposons cette finalité de nos actes au plan de l’univers en croyant que la nature a été créée en vue de l’homme par Dieu. Dès lors ces choses que nous aimons, dont nous avons fini par croire, non pas qu’elles sont bonnes pour moi, mais qu’elles sont bonnes en elle-même, nous allons penser que Dieu les a faites pour nous, pour nous plaire. Il a donc dû, avant tout, penser à leur donner l’apparence sous laquelle elles nous réjouissent. Cet aspect subjectif nous apparaît alors, non seulement comme propriété objective de la chose, mais même comme sa propriété principale: son essence. La valeur que l’objet agréable était destiné à réaliser va désormais définir sa nature telle qu’elle est en soi et hors de nous. Dès lors, puisque les réalités naturelles sont loin de nous plaire toutes au même degré, nous imaginons qu’elles se classent en soi et hors de nous selon le degré de valeur qu’elles comportent objectivement.
Telle est l’origine des notions de Bien et de Mal. Tout ce qui contribue à la Santé, nous l’appelons Bien. Tout ce qui contribue à la maladie ou à la mort, nous l’appelons Mal. Le bien, pour Spinoza, n’est en fait que le bon. L’erreur consiste à croire que par ce terme nous désignons une propriété intrinsèque des choses et non leur rapport momentané à notre organisme individuel.
Tout vient, en somme, de notre ignorance. C’est notre ignorance qui crée la morale.
Il faut, selon Spinoza, séparer le domaine de la vérité de celui de la Morale.
La loi morale institue un devoir. Elle a donc pour finalité l’obéissance. Peut-être l’obéissance est-elle indispensable, mais là n’est pas la question. La question est de bien voir que la loi morale ne nous fait rien connaître. Au pire, elle empêche même le développement de la connaissance (la loi du tyran, par exemple). Au mieux, elle prépare la connaissance et la rend possible (la loi du Christ, par exemple). Entre ces deux extrêmes, la morale supplée à la connaissance chez ceux qui, n’étant pas capable de connaître en raison de leur mode d’existence barbare, n’ont d’autre recours que d’agir selon la morale puisqu’ils ne savent pas agir selon leur connaissance inexistante.
De toute manière, il y a une différence de nature entre la connaissance et la morale, entre le rapport connu / connaissance et le rapport commandement / obéissance. Le drame de la théologie selon Spinoza, sa nocivité, n’est pas seulement théorique. Elle vient de la confusion pratique qu’elle nous inspire entre ces deux ordres différant en nature. La théologie considère que les données de l’Écriture sont des bases pour la connaissance, même si cette connaissance doit être développée de manière rationnelle ou même transposée, traduite par la raison: d’où l’hypothèse d’un Dieu moral, créateur, transcendant. Pour Spinoza il s’agit d’une erreur car l’on confond le commandement avec quelque chose à comprendre, l’obéissance avec la connaissance elle-même. La loi morale c’est toujours l’instance transcendante (Dieu personnel) qui détermine l’opposition des valeurs Bien / Mal mais la connaissance c’est la puissance immanente (la Substance, le Dieu spinoziste dont nous savons qu’il s’identifie avec la Nature) qui détermine la différence qualitative des modes d’existence bons ou mauvais. Reste un point à préciser: qu’est-ce que le mal non plus du point de vue de celui qui le subit mais de celui qui le fait, du malfaiteur? Celui qui tue, pour Spinoza, n’a qu’un tord. Ce tord n’est pas de faire tel ou tel geste, de frapper ou brandir un couteau. S’il n’y a pas de bon en soi ni de mal en soi, ces gestes ne sont pas non plus bons ou mauvais en soi. Son tord est de prendre pour objet de son geste un être tel qu’il sera détruit par le geste. L’intention mauvaise consiste uniquement en ceci que l’idée d’une action se trouve liée à l’idée d’un objet qui ne supporte pas cette action sans mourir. Le mal des méchants est affaire de mauvaise rencontre chez des êtres incapables de connaître, de sortir de leur propre esclavage et de leurs idées inadéquates. Le mal n’exprime donc pas notre essence, notre conatus, mais uniquement l’ignorance.
On voit à nouveau, dans cette analyse de la morale spinoziste, le rôle prépondérant de la connaissance. L’illusion morale, la création des valeurs morales (Bien, Mal) sont liées à notre ignorance. Le mal est dû à notre ignorance. Savoir c’est savoir que le Bien n’est que le bon, que le Mal n’est que le mauvais et éviter l’esclavage des valeurs morales qui nous entraîne à l’obéissance envers la loi morale, quand la vraie joie ne vient que de la connaissance. Savoir c’est ne plus commettre le mal sous la haine ou la colère car la haine elle-même vient de l’ignorance qui nous pousse à voir dans l’autre le mal quand il n’est que le mauvais pour nous. On voit à nouveau le rôle central de la connaissance et l’importance dans l’œuvre de Spinoza de la théorie de la connaissance pour le bonheur de l’homme.

3) La théorie des passions.

Les passions, chez Spinoza, résultent de l’action des modes extérieurs sur nous. Conformément à la théorie du parallélisme des attributs, la passion n’est pas l’action du corps sur l’âme comme chez Descartes, mais l’action d’un mode extérieur sur notre corps et parallèlement d’un mode extérieur sur notre âme. La théorie des affections (c’est à dire des modifications du mode, de ce qui arrive au mode) va ici nous éclairer.
Il faut distinguer deux sortes d’affection :

Les actions qui s’expliquent par la nature de l’individu affecté et qui sont donc l’effet de son conatus. Elles dérivent donc de son essence.
Les passions qui s’expliquent par l’action des choses extérieures sur nous.
Le pouvoir d’être affecté a donc une double signification. Il est à la fois puissance d’agir lorsque les affections sont actives et puissance de pâtir lorsque l’individu est soumis à la passion. Ceci correspond d’ailleurs à la définition de la liberté et de la contrainte chez Spinoza : ” J’appelle libre une chose qui est et agit selon la seule nécessité de sa nature, contrainte celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée.” L’homme passionné n’est donc pas libre.
Mais les passions sont elles-mêmes de deux sortes. Nous avions remarqué précédemment que l’ordre des causes était un ordre de composition et de décomposition. Selon chacun de ces deux cas, nous n’éprouvons pas les mêmes passions :

Lorsque nous rencontrons un corps qui ne convient pas avec le nôtre, tout se passe comme si la puissance de ce corps s’opposait au nôtre. Notre puissance d’agir c’est à dire notre conatus en est empêché. Nous éprouvons alors de la tristesse.
Lorsque nous rencontrons un corps extérieur qui convient à notre nature, qui nous est utile, et qui se compose avec le nôtre, sa puissance s’additionne à la nôtre. Nous éprouvons de la joie et notre puissance d’agir est augmentée ou aidée. La joie peut donc être une passion lorsqu’elle a une cause extérieure et nous ne maîtrisons pas alors cette puissance d’agir venue de l’extérieur. Cependant nous nous rapprochons du point qui nous en rendra maître et fera naître les joies actives, celles qui viennent de notre seule essence, qui existent quand le conatus se réalise lui-même, par lui-même, ce qui réside dans la connaissance.
En résumé, il y a donc trois types d’affection :

Tristesse
Passions – Affection issue de l’extérieur
(objets extérieurs modifient notre corps)
Joie passive

Joie active Action – Nous nous modifions nous-mêmes,
augmentant notre conatus.
Les passions tristes représentent donc le plus bas degré de notre puissance, le moment où nous sommes au maximum séparés de notre puissance d’agir, aliénés, livrés à la superstition, aux tyrans. La philosophie de Spinoza est une philosophie de la joie. Seule la joie vaut et la passion triste est toujours impuissance. C’est aussi en ce sens que l’homme libre ne pense pas à la mort (penser la finitude c’est déjà diminuer notre puissance et être triste) mais sa philosophie est philosophie de la vie. Il ne craint pas la mort (la crainte est passion triste) mais pense positivement, directement la vie.
Il s’agit donc de faire en sorte que le plus grand nombre de nos passions soient joyeuses et de là passer aux sentiments libres et actifs. Il faudra pour cela parvenir à former des idées adéquates dont découlent les sentiments actifs, devenir conscients de nous-mêmes, de Dieu et des choses. Le problème moral, éthique est un problème de connaissance.
L’ennui est que nous sommes d’abord ignorants. Trois sortes d’homme se réfèrent aux passions tristes :

Il y a d’abord celui qui les éprouve, qui les subit et il est esclave.
Mais il y a aussi celui qui les exploite, qui les utilise pour mieux asseoir son pouvoir. C’est le tyran. La vie est empoisonnée par les notions de Bien et de Mal, de faute et de mérite, de pêché et de rachat. La haine nous empoisonne et la culpabilité qui est une haine retournée contre soi.
Crainte, désespoir, pitié, moquerie, envie, repentir, honte, regret, colère, vengeance etc. sont des passions tristes. L’espoir lui-même est une tristesse, un sentiment d’esclave que le tyran exploite. Dans un État libre on offre aux citoyens l’amour de la liberté et non l’espoir de récompenses pour bonne conduite ou la sécurité. Ceci explique la critique de la théocratie dont tout le système repose justement sur l’espoir du salut et la crainte de la damnation.
Enfin, il y a celui qui s’attriste sur les passions de l’homme. C’est le prêtre, complice de cette tentative d’asservissement général de l’homme.
On retrouvera nombre de ces idées chez Nietzsche.

Les principales œuvres.

L’œuvre capitale de Spinoza est L’Ethique dont la présentation (ce texte est écrit sous la forme d’un livre de mathématique de l’époque) rend la lecture difficile.
Le Traité pour la réforme de l’entendement expose la théorie de la connaissanceS’y ajoutent le Court Traité, le Traité théologico-politique et le Traité politique.


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